Quod vitae sectabor iter ?
Notre mouvement a pour dessein de redonner au reve toute sa dignite, fortement entamee par la lourdeur de plusieurs attaques. Elles ont un denominateur strategique commun : elles reduisent, sous couvert d'investigation, le reve a un materiau, servant a penetrer les lois de la psyche. Voila une approche des plus fourbes, dont nous allons detailler les presupposes comme les consequences. Nous mettons en effet dans le meme sac les "cles des songes" diverses et les travaux psychanalytiques : ils reduisent le reve a un materiau signifiant. Dans la theorie psychanalytique par exemple, on voit le reve devenir un quelconque depotoir a desirs refoules. On l'a reduit a une phrase, et a une phrase plate (toi vendre quequete a moi, moi vouloir fourrer maman, ramifiables a l'infini). Meme les surrealistes, se reclamant du parti pris du reve, n'ont pas pu s'ecarter d'une telle conceptualisation, a part quelques tentatives audacieuses d'Andre Breton, quelques remarques bien venues sur l'aspect prophetique du reve. Il est toutefois desolant que des poetes aussi avertis n'aient pas constate le tort fait au reve, lorsque l'on tente de l'interpreter, en en faisant un materiau quelconque, revelant des secrets de polichinel. Le reve charrie desormais la boue de l'universelle banalite. Pourtant : "Si cela signifiait bien quelque chose, ce ne serait point un rêve." (Xavier Forneret) Ce qui devait rester dans l'etrangete radicale est devenu porteur de sens, un sens indigne du moindre interet (*). Or, avant d'etre une "voie royale vers l'inconscient", le reve a ete un objet enigmatique, en lien etroit avec le destin. Cette conception du reve se retrouve de nos jours dans les pires banlieues de l'intellect. Le reve a pourtant ete un objet de fascination. L'inquietante etrangete du reve est d'autant plus forte qu'elle n'est pas expliquee. N'oublions pas que Saint-Pol Roux affichait sur la porte de sa chambre, avant le sommeil : le poete travaille. Rappelons-nous aussi de l'exemple de Coleridge, narre par Borges, de celui de Stevenson et de son oeuvre maitresse, de Blake, de la Henriade de Voltaire. Objet de fascination, fictionnaire, le reve est par la un embrayeur de destin. Descartes a ete revele a lui-meme par trois reves. Dans le Tiers Livre de Rabelais, Pantagruel conseille a Panurge de s'en remettre au songe pour savoir s'il doit se marier. Sans parler de premonition, sans tomber dans le bric a brac mystique, les reves avaient une dimension prophetique d'une evidence fulgurante. Plus que des documents cryptiques aux relents d'egout, les reves possedaient la dignite du monument, ils etaient les "portes de corne et d'ivoire" evoquees par Homere. Un exces de sens reduit le reve en cendres. Seul Baudrillard, dans une note (passee inapercue) de Cool Memories V, propose un jeu de vases communicants en rapport avec nos preoccupations : la realite serait le lieu des desirs nes du reve, et certainement pas le contraire. Ce point de l'esprit est notre progamme. Il ne faut plus se laisser intimider par des discours pretendant percer l'enigme du reve, et par la en tuer le potentiel de charme fatal. Ces discours sont en effet grossierement bourgeois (au sens flaubertien) : ils visent a detruire toute tentation venue du dehors. Telle est pourtant la souverainete du reve. Le reve considere comme materiau est une pensee d'esclave, qui, a travers l'intelligence de ses desirs refoules, tend a la sauvegarde de sa stabilite ontologique, c'est-a-dire a sa survie crispee. Le maitre, au contraire, n'hesite pas a mettre en jeu sa propre mort, acceptant metamorphose et renaissance. Pour lui, le reve est une voie royale vers le destin.
Contre une epoque qui ne propose comme ideal que la survie passant par la satisfaction des besoins, rehabilitons le destin, et le reve dans sa dimension fatale. "Superficiels par profondeur", a pu ecrire un philosophe. On ne touche pas impunement au voile de Tanit.
(*)phenomene aisement transposable dans un domaine comme celui des langues etrangeres et plus generalement dans tout ce qui concerne les apparences.
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